Comment gérer sa trésorerie en temps de crise ?
publié le 13 septembre 2020
Manager mon entreprise , Regards croisés
Entre prudence et rentabilité, gérer sa trésorerie relève plus encore d’un compromis en période de crise. Armelle Derieux, déléguée régionale de l’Association française des trésoriers d’entreprise, et Annie Bellier Delienne, enseignante chercheuse de l’université de Cergy-Pontoise, confrontent leurs points de vue.

Comment une entreprise doit-elle gérer sa trésorerie en temps de crise ?

Annie Bellier Delienne : L’incertitude économique fragilise les entreprises, quelle que soit leur taille. La solidité de la trésorerie est devenue le nerf de la guerre pour les PME, à l’heure où il faut payer fournisseurs, salariés et entretien des actifs et où les rentrées d’argent sont rares, voire inexistantes pour certaines. Son pilotage rapproché, déjà primordial en temps habituel, devient crucial. Le dirigeant ne doit pas hésiter à faire et refaire les projections de trésorerie en fonction des évolutions de la conjoncture, de la baisse ou de l’arrêt prévisible de l’activité, de la situation de ses clients… Pour cela, il doit adopter des mesures simples, mais efficaces : économies en interne, gel des recrutements, revue des conditions de facturation et relances clients… Après cette projection de trésorerie, destinée à éteindre le feu avant qu’il ne se propage, il est nécessaire d’avoir une vision à plus long terme en établissant un plan de trésorerie dégradé à 6 mois, 12 mois et même 18 mois. Il est important de lister, de façon exhaustive, les dettes fournisseurs et les dépenses à supporter pendant cette période. La différence entre les charges à payer dans les prochains mois et la trésorerie devra à tout prix être financée. Tout en prévoyant une marge de 15 % en cas d’imprévu.

Une entreprise peut-elle encore prendre des risques dans la façon de gérer sa trésorerie ?

Armelle Derieux : La plupart des PME gère aujourd’hui leur comptabilité en bon père de famille. Confrontée aux problèmes d’impayés ou au manque de dynamisme de l’activité, elle veille en priorité à conserver une trésorerie suffisante pour faire face à leurs engagements et financer leurs besoins en fonds de roulement. Si l’entreprise ne dispose pas de suffisamment de liquidités au sein de sa trésorerie, il se peut que son fonds de roulement soit insuffisant pour payer ses charges. En résulte donc une situation précaire, où la PME ne va pas pouvoir honorer ses dettes auprès de ses fournisseurs et de ses salariés. La prudence, notamment de rigueur en période d’incertitudes, pousse à préserver sa trésorerie excédentaire et à la stabiliser.

A.B.D. : Rester liquide est un impératif, mais ce n’est pas le moment de faire n’importe quoi ! Le dirigeant doit conserver une marge de sécurité de trois mois minimum. Dans cette période, l’un des dispositifs les plus efficaces pour préserver sa trésorerie sur le moyen terme est le Prêt garanti par l’État (PGE). En effet, celui-ci est un prêt de trésorerie d’un an à taux 0 et qui peut être converti en prêt à moyen terme à l’échéance d’un an. Ce prêt peut couvrir jusqu’à trois mois de chiffre d’affaires et bénéficie d’une garantie de l’État à hauteur de 70 % à 90 % selon la taille de l’entreprise. Et même si le chef d’entreprise n’a pas besoin d’avoir immédiatement recours au PGE, il est conseillé de faire une demande de prêt, car les difficultés financières peuvent apparaître plus tard, comme un contrecoup de la crise économique.

Une entreprise doit-elle placer sa trésorerie ?

A.D. : La trésorerie des PME ne permet pas d’une façon générale de spéculer. En plus, les taux sont aujourd’hui défavorables. Avec un niveau d’inflation proche de 2 % et des taux d’intérêt au plancher, les placements de court terme traditionnels, à savoir les supports monétaires et obligataires, ne rémunèrent plus, voire ont des rendements négatifs.

A.B.D. : Ne jamais laisser sa trésorerie inoccupée demeure la règle d’or. Les trésors de guerre sont à proscrire ! Bien gérer son excédent requiert une anticipation des flux financiers futurs, l’objectif étant d’apprécier le montant des fonds utilisables et la durée de leurs disponibilités aussi certaine que possible. Une fois ces prévisions effectuées, le dirigeant ou le directeur financier peut choisir le placement correspondant. Plusieurs cas de figure se présentent et dépendent des échéances, y compris les plus courtes.

Quels sont les meilleurs placements ?

A.B.D. : À moins d’un mois, les Sicav monétaires sont les plus adaptées. Les fonds  placés peuvent être immédiatement récupérés sans pénalité. Le risque pris dépend de la composition de la Sicav mais reste toujours minime. Au-delà de trente jours, mieux vaut privilégier les placements bancaires plus rémunérateurs comme le dépôt à terme. Le taux est fixe, négocié avec la banque au cas par cas en fonction du montant. La rémunération est proportionnelle à la durée de l’immobilisation  des fonds. Le bon de caisse est une autre alternative, mais les pénalités sont souvent élevées en cas de retrait anticipé. Enfin, si l’on dispose de liquidités importantes, plus de 150 000 euros, le Certificat de dépôt négociable paraît être la bonne solution. Concernant les actions, il est préférable d’éviter. C’est un placement à long terme, très risqué.

A.D. : En temps normal, les excédents de trésorerie peuvent être employés pour financer de nouveaux investissements nécessaires au développement de l’entreprise, à condition que les perspectives de celle-ci justifient ce choix. Par exemple, financer du matériel, des machines, des outils pour augmenter sa capacité de production, lancer une nouvelle activité, acquérir des biens n’entrant pas directement dans le processus de production, comme de nouveaux locaux. Cette dernière option est une piste intéressante, notamment lorsque l’entreprise n’est pas propriétaire de ses locaux. Si la trésorerie le permet, une telle acquisition permet de supprimer un poste de charge fixe.

Bio’express

> Enseignant-chercheur en finance, Annie Bellier Delienne est maître de conférences et vice-présidente de l’université de Cergy Pontoise en charge du pilotage budgétaire et développement des ressources. Elle dirige le master spécialité Gestion des instruments financiers et a publié l’ouvrage Gestion de trésorerie aux éditions Eyrolles.

> Déléguée Rhône-Alpes de l’Association française des trésoriers d’entreprise, Armelle Derieux pilote depuis plus de trente les trésoreries de différentes entreprises. En tant que directrice du crédit client et de la trésorerie France Groupe Adecco depuis 2011, elle gère plus de 2,5 millions de virements de paies et acomptes chaque année, accompagne le groupe dans son développement et ses capacités d’investissement.