La finance a-t-elle vraiment la main verte ?
publié le 14 février 2020
Gérer mon argent , Tendance
On n’investit pas aujourd’hui comme hier. Plus la planète se réchauffe et plus l’argent tire sur le vert. Les particuliers intègrent volontiers le développement durable à leur stratégie d’épargne. Et pour juger du potentiel de croissance des entreprises, banquiers et assureurs ajoutent aux critères financiers classiques des éléments extra financiers liés à l’environnement, au social et à la gouvernance. Gros plan sur une tendance de fond.

ne étude du cabinet Deloitte portant sur les Français et l’investissement responsable en 2019 montre l’importance de cette thématique auprès des épargnants : 67 % ont déjà entendu parler de l’Investissement socialement responsable (ISR) et 57 % souhaitent que les enjeux de développement durable soient inclus dans les produits d’épargne. Certes, seulement 21 % déclarent avoir investi en ISR, mais le marché français de l’investissement responsable pesait tout de même 149 milliards d’euros en 2018, contre quelques dizaines de millions d’euros il y a 15 ans. Quant à la loi Pacte, elle oblige les assureurs à proposer une Unité de compte (UC) labellisée ISR dans l’assurance-vie depuis 2020. Et en 2022, deux solutions supplémentaires seront ajoutées : une UC solidaire et une UC verte, estampillée Greenfin, le label du ministère de la Transition écologique et solidaire garantissant la qualité verte des fonds d’investissement. De quoi intensifier le mouvement et favoriser l’effet boule de neige escompté, à l’ensemble de l’économie.

L’article 173, une idée française
dont l’Europe veut s’inspirer

De leurs côtés, les entreprises et les financiers intègrent plus massivement le rôle déterminant qui leur incombe dans la lutte contre le changement climatique. D’abord parce que les établissements financiers, en raison du montant important des ressources qu’ils gèrent, peuvent participer activement à l’orientation des investissements vers des projets liés à la transition énergétique. Ensuite  parce que le changement climatique les expose à des risques dont ils doivent se prémunir : des risques physiques en raison de la multiplication d’événements météorologiques extrêmes et de dommages à indemniser, mais aussi des risques  induits par les mesures prises par les pouvoirs publics (ou les acteurs privés) pour assurer la transition vers une économie à faible émission de carbone de nature à pénaliser certains secteurs économiques. D’où l’émergence de cette finance teintée de vert à laquelle les pouvoirs publics essaient de donner un cadre précis.

De fait, depuis l’article 173 de la loi sur la transition énergétique, les principaux investisseurs institutionnels du pays – sociétés de gestion, banques et compagnies d’assurance – ainsi que les sociétés cotées en bourse sont tenus d’expliquer comment ils intègrent les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) à leurs opérations d’investissement ou à leur stratégie de croissance. Ils doivent spécifier la part verte de leurs portefeuilles, mais aussi la contribution de leurs investissements au changement climatique et à la transition énergétique. Cet article 173 est une innovation législative de premier ordre pour l’investissement responsable. Une étude portée par l’Association française de gestion (AFG) met en évidence sa forte croissance en France. Sur un total de 3 430 milliards d’euros sous gestion dans l’Hexagone, la part des investissements ESG et IR a progressé entre 2017 et 2018 de près de 40 %, constituant désormais 10 % du total des encours sous gestion.

Multiplication des indices
de performance ESG

« Depuis trois ans, ce sujet est omniprésent au sein de la finance, témoigne Emmanuel de La Ville, directeur général d’ EthiFinance, une agence d’analyse et de conseil extra financiers qui accompagne les investisseurs et les entreprises dans la gestion des risques et opportunités liés au développement durable. Notre monde est de plus en plus complexe ; les défis à relever sont énormes et tout le monde a bien conscience de l’urgence à agir. Les 10 000 plus grandes entreprises du monde se sont saisi les premières de ces enjeux ESG mais la mobilisation devient forte au sein des PME car l’évaluation de leurs pratiques environnementales et sociétales se généralise lors de leurs recherches de financements. Celles qui ne veulent pas prendre cette évolution en considération perdront progressivement des parts de marché, des talents, notamment dans la génération des 20-30 ans, et des opportunités de développement de produits ou services ». À l’origine de l’indice Gaïa, constitué de 70 PME-ETI apportant des garanties remarquables sur leur gestion des risques ESG, le directeur général d’EthiFinance reconnaît que l’article 173 a profondément modifié le comportement des investisseurs institutionnels et qu’il est en train d’irriguer toute la chaîne de valeur. Afficher une stratégie RSE efficiente n’est plus seulement une affaire de groupes ou d’entreprises de grande taille ou de dimension intermédiaire : « Les acteurs du capital investissement accordent une importance accrue aux critères extra financiers dans le choix des cibles à accompagner. La population d’entreprises concernées est donc de plus en plus importante », assure-t-il. Gaïa n’est en outre pas le seul indice de performance ESG ; il en existe désormais des centaines, ce qui ne facilite pas forcément l’exercice de compréhension et de comparaison des investisseurs.

Le bond en avant
des crédits à impact

Daniel Baumgarten, directeur du développement durable chez Séché Environnement, un groupe spécialisé dans la gestion des déchets employant plus de 4 400 salariés, participe chaque année à la rédaction du document de référence, déposé auprès de l’Autorité des marchés financiers (AMF) et dans lequel apparaissent les indicateurs extra financiers de son entreprise. « Cela va d’items sur la gestion des déchets, sur notre respect de la biodiversité, notre taux d’autosuffisance énergétique ou les volumes d’eau restituée à la nature à notre politique sociale en matière d’égalité femmes/hommes, de lutte contre les discriminations ou aux mesures de lutte contre la corruption que le groupe met en œuvre dans ses différents sites mondiaux, indique-t-il. D’année en année, on sent bien que ces éléments sont analysés et regardés de près. Très clairement, et d’autant plus sur notre secteur d’activité, si nous ne sommes pas de bons élèves en matière environnementale, sociale et de gouvernance, nous risquons de perdre des clients, des parts de marché, des financements… Mais n’est-ce pas là une bonne chose ! ». En 2018, Séché Environnement a ainsi refinancé sa dette via la souscription d’un crédit assorti d’une ligne de liquidité bancaire intégrant des critères ESG innovants. L’entreprise a aussi recours aux emprunts à impact, dont la particularité est d’être indexés sur la performance extra financière et les critères de notation ESG. « Si on respecte nos engagements environnementaux, les taux d’intérêt deviennent plus intéressants. Dans le cas contraire, on peut écoper de malus », précise Daniel Baumgarten. Créés fin 2017, ces emprunts font une percée remarquée, y compris dans les entreprises de taille moyenne, pour lesquelles ils s’avèrent aussi d’indéniables leviers de transformation et de dialogue.

Les 3 premiers pays émetteurs d’obligations vertes :

  1. États-Unis : 90 Md$
  2. Chine : 55 Md$
  3. France : 44 Md$

Source : Banque de France, à fin juin 2018

 

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