L’intelligence économique peut-elle rendre les entreprises plus clairvoyantes ?
publié le 11 décembre 2020
Interview , Manager mon entreprise
Intelligence économique = information. Celle-ci, sous toutes ses formes, se révèle une arme efficace pour se démarquer de la concurrence, augmenter son potentiel d’innovation et redéployer son activité. Encore faut-il bien l’exploiter ! Alain Juillet, référence française en la matière, rappelle les règles de ce concept à forte valeur stratégique.

Quelle est la définition du concept d’intelligence économique ?

Alain Juillet : Cela consiste, pour une entreprise ou une organisation, à maîtriser, collecter et protéger l’information utile. Au-delà de la simple activité de veille, il s’agit de surveiller son environnement et d’intégrer les données pour les transformer en informations stratégiques opérationnelles. Une démarche qui trouve tout son sens dans la concurrence moderne, où chaque faiblesse est mortelle, car tous les compétiteurs sont d’un niveau proche. Pour réussir, il faut gommer ses points faibles et développer ses atouts par rapport aux concurrents, ce qui suppose de les avoir parfaitement identifiés. L’intelligence économique permet d’abord de se connaître soi-même… et ce n’est pas le plus facile ! Comment faire ? On observe, on regarde les autres, on se compare à eux… Il existe un ensemble d’éléments très variés et disponibles en grande partie sur Internet et les réseaux sociaux pour cela. À partir de là, il convient de trier celles qui sont vraies et celles qui sont fausses. Une fois ces idées sélectionnées, une synthèse est rédigée et sert au décideur, que ce soit le chef d’entreprise ou le manager, à prendre la meilleure décision possible, ou la moins mauvaise.

Pourquoi l’intelligence économique est-elle stratégique ?

A.J. : Aujourd’hui, toutes les écoles de commerce et toutes les universités de gestion enseignent les mêmes théories, les mêmes auteurs. Les jeunes diplômés ont tous reçu la même formation. Une fois dans l’entreprise, ils abordent leur métier avec les mêmes approches techniques et théoriques. Ensuite, la culture de chacun, qui influence le mode de fonctionnement et de décision, fait la différence. L’intelligence économique apporte un élément nouveau : la capacité d’anticipation. Celui qui la pratique connaît, avant tout le monde, les points sur lesquels il doit agir. Il possède donc un avantage concurrentiel. Le jour où tout le monde maîtrisera les techniques de l’intelligence économique au meilleur niveau, comme on pratique aujourd’hui le marketing, cela deviendra simplement l’un des concepts élémentaires de la gestion des entreprises. Mais, pour les dix ans à venir, c’est un moyen de faire la course en tête.

Quel est son intérêt en cette période de crise ?

A.J. : Sachant que le monde de demain est incertain, les organisations doivent être capables de prévoir le futur pour mieux agir au présent. Cette crise nous permet, enfin, de briser les routines et le confort de l’existant. Une paresse intellectuelle s’est installée dans beaucoup d’entreprises entraînant une absence d’innovation. L’intérêt de l’intelligence économique est non seulement d’aider à prendre une décision sur-le-champ, de réagir à un événement, mais surtout d’anticiper. Les organisations maîtrisant l’intelligence économique adoptent plus facilement une stratégie offensive.

Au sein des entreprises, qui pratique l’intelligence économique ?

A.J. : Certains rattachent l’intelligence économique à la stratégie, d’autres au marketing, à la direction des systèmes d’information ou encore à la sécurité. De plus en plus, cet outil concerne toutes les fonctions de l’entreprise et s’affirme dans les comités de direction des grands groupes. Ceux-ci ont créé des postes de directeur de l’intelligence économique. Au sein des PME, ce sont les dirigeants qui l’assurent. Mais ils n’ont pas beaucoup de temps, et rarement la formation nécessaire.

Quel serait le portrait robot du responsable de l’intelligence économique ?

A.J. : Il faut, d’abord, être curieux, avoir envie de connaître le dessous des cartes et de découvrir. C’est une recherche permanente. Ensuite, faire preuve d’une grande humilité. Plus vous avancez, plus vous apprenez, plus vous vous rendez compte que vos idées de départ n’étaient pas forcément les bonnes. On peut se tromper complètement parce qu’on n’a pas vu un élément. Enfin, il faut de la ténacité. Même s’il y a beaucoup d’informations disponibles, il ne faut surtout pas s’arrêter à la synthèse, à la situation d’aujourd’hui, mais réinjecter de nouvelles informations, afin de rendre la situation évolutive. L’intelligence économique est un système en mouvement.

Bio express

Fondateur de l’Académie de l’Intelligence économique, Alain Juillet a occupé les fonctions de Haut responsable à l’intelligence économique, de 2003 à 2009, auprès du Premier ministre. Auparavant, il a été dirigeant de nombreuses entreprises françaises et étrangères comme Ricard, Jacobs Suchard, l’Union Laitière Normande et Marks en Spencer avant d’être nommé Directeur du renseignement à la DGSE de 2002 à 2003.